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Antalaya



Nous voilà à Antalaya. Les femmes, comme si je les voyais pour la première fois, déambulent  en portant leurs longs cheveux sur leurs épaules nues et bronzées. Elles sont si belles. Aucune créature de Dieu n’est plus belle. Devons-nous pourtant les protéger du regard comme le font les musulmans ? N’est-ce pas plutôt les hommes qu’on protège de leurs faiblesses en cachant les femmes ? Je ne sais pas mais cela fait une incroyable impression d’en revoir après un peu de temps passé seulement avec des hommes…

L’hôtel où nous sommes descendus est celui, près du port, où, il y a quelques mois de cela, vous vous en souvenez sans doute, une femme se laissait bercer sur un joli bateau dont elle avait conquis les marins. Les temps ont changé, ce n’est plus elle qui court après un orgueilleux qui ne veut pas s’embarrasser d’une femme, mais bien lui qui court après elle et ses pas sont plus pressés encore. Pourtant, je n’ai aucune nouvelle et je n’ose pas en donner non plus de peur de rompre cette espèce de silence obligé et tranquille qui règne depuis plusieurs semaines comme pour nous épargner. Une grève du silence. Le silence. Un silence qui parfois est plus atroce que la vérité. Quelle vérité. L’avion décolle dans quatre jours.

En attendant, nous n’osons plus bouger de la pension. Que faire dans une ville côtière pleine de vacanciers, vieux et gros pachydermes écroulés dans leur chaise longue, piquant du nez sur la mer toute la journée en digérant tout ce qu’ils se sont envoyé dans la panse à midi dans un des nombreux restaurants. Nous n’avons plus d’argent. La carte bancaire de Daoud est périmée. Il n’y a rien à faire. Si, bien mâcher le petit déjeuner offert avec la chambre pour que la faim ne s’impatiente pas, elle non plus.

Plus que trois jours. Assis sur un banc, nous regardons passer les filles. L’effet voile s’est inversé. En effet, plusieurs mois que nous voyons onduler des formes gracieuses et nonchalantes d’où s’ouvrent, comme des fenêtres sur des jardins colorés, les plus beaux yeux verts qui puissent exister. Comprenez comme l’imagination ne tarde pas à dessiner les jolis corps mariés à tant de grâce et de chasteté. Ici, les grosses pattes dodues martèlent le pavé de leurs talons déplacés, les fesses débordent de leur short trop serré et on ne voit plus les yeux tant ils sont maquillés. Vous l’avez compris, la triste réalité est réapparue. Ou bien le menton est trop long, les épaules trop épaisses et le ventre ballonné ou bien l’apparence est grossière et les couleurs trop voyantes… Les femmes sont pour nous un idéal qu’il leur est bien difficile d’atteindre.

Voilà les grosses voitures décapotées, chevauchées de poupées multicolores. Comment ne pas trahir notre répulsion pour cet Occident retrouvé, ses niaiseries, ses artifices et ses futilités ? Comment ne pas les haïr dans un monde où tout est encore déséquilibré ? Toute la richesse est là. Ville pleine de touristes hollandais, allemands et français, Antalaya est une ville européenne. Nous sommes rentrés dans nos pays seigneuriaux. Les autres sont nos vassaux, nos esclaves, pauvres et défigurés. Comment ne pas nous détester ? Mais rien n’est acquis. Les privilèges si longuement préservés finiront bien par s’effondrer. Chaque édifice qui s’est élevé finit par s’abattre ainsi que les civilisations…

Deux jours. Petit déjeuner très tard au soleil. Puis allons patauger dans l’eau doucement tiédie par le soleil de printemps. Réglage des lunettes pour contempler les épaves de canettes échouées au fond de l’eau. Petite douche pour dégraisser les résidus de carburant et redresser les cheveux trop droits sur la tête. Légère sieste aux doux rêves de futur. Promenade dans la ville en vitesse de croisière. Gloutonnement d’un bereck, délicieuse et bien grasse spécialité turque, en admiration devant quelques mannequins de salade verte. Puis d’une glace. La dernière. Il est déjà dix-huit heures. Est-ce que Meriem m’a répondu sur Internet ? Non. Alors, ce sera la surprise. La surprise ou l’échec. Quitte ou double. Me promène vers le parc qui surplombe la mer. Coucher de soleil. Rendez-vous des amoureux. Rendez-vous des hommes seuls et fiévreux. Seuls avec leur bière. C’est navrant et trop pour moi. Les plus beaux paysages sont aussi les plus mélancoliques. Je « broierai » ma bière à l’hôtel.

Jour J. Armand nous a rejoints. Comme toujours, il a plein de choses à nous raconter. Il revient de quelques fabuleuses histoires et repart bientôt pour la Chine en passant par l’Asie centrale. La journée se passe à rêver devant la mer étendue à nos pieds, à l’ombre d’un pin parasol. La dernière journée… Mais quel sourire il a ! Armand est imbibé de nonchalance indienne pour plusieurs années, au moins autant qu’il est resté là bas. Avec son petit sac à dos minuscule qui ne contient rien, il trace sa route en stop, retourne vers l’est car il n’a pas le courage d’aller plus à l’ouest. Pourtant, il vient d’abandonner sa petite femme pour quelques mois. Elle le rejoindra avec l’argent qu’elle va gagner en France cet été et elle pourra ainsi vivre pendant de longs et nouveaux mois avec lui sur la route. Armand m’impressionnera toujours par sa vitalité et son plaisir à vivre. Il relativise à un point que seuls les Indiens atteignent. Ce n’est pas un hasard s’il est là, aujourd’hui, pour les adieux….

 


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