Pour partager quelques écrits quelques voyages, des livres du temps...
Après la douche, nous dégustons notre première bière dans la salle du bar de notre hôtel, situé un peu à l’écart de la ville, sur un promontoire. Il fait froid comme si nous étions à l’extrémité du plateau anatolien. À la troisième bière, ça va déjà mieux. La nuit est tombée sur les lumières de la ville, dans la vallée, et la pluie a cessé pour que nous ne partions pas sans avoir vu ces étoiles. Le dôme de glace du mont Ararat s’élève à plus de cinq mille mètres pour dominer une mer de montagnes bleues qui descendent en vagues vers la Russie, l’Iran et tout doucement sur la Turquie. Autour de lui persistent quelques stratus gelés mais la luminosité, au loin sur les chaînes de montagnes, luit comme la lune sur des îles désertes prises dans une mer sombre. Une chanteuse exécute des fados languissants et douloureux comme l’hiver mais qui, au printemps, brûlent les artères du cœur et nouent les viscères. Deux hommes silencieux et noirs, leurs bottes sur la table, basculent des whiskies puis jettent des billets en l’air pour encourager la femme près de leurs genoux. La jupe rouge s’élève et laisse apparaître ses bas. Son corsage emprisonne une poitrine ferme plus en évidence encore que si elle était nue. La bière agit dans mes veines comme un venin expiatoire. Je suis fatigué, impatient, sauvage. La mélancolie de cette musique m’excite et soulève un désir inassouvi qui gronde dans mon ventre. Toute réflexion se retire de l’esprit emprisonné, laissant libre l’animal blessé. Fixé sur la femme impudique, sur les formes gracieuses de son corps, l’ombre d’un serveur emplit à nouveau mon verre…
Il est cinq heures. Les yeux encore fermés dans mon duvet, j’écoute la première prière du matin. Combien de fois dans la nuit, ai-je entendu la première prière du matin depuis des mois ? Le muezzin enturbanné de blanc, du haut d’un minaret, lève ses bras à la hauteur du visage et commence la prière : « Allah Akbar ». Dieu est le plus grand. Mahomet son prophète… Il se tourne lentement vers les quatre points cardinaux et sa voix monte et s’amplifie, faisant ressortir les sons bruts et gutturaux de la langue arabe. La ferveur transcende sa voix. Et c’est elle et non l’art qui lui confère une telle beauté. En outre, il a la même résonance partout en dépit des différences d’intonation entre les dialectes. Cette harmonie fait pressentir combien profonde est l’unité intérieure de tous les musulmans. Ce n’est pas une communauté où les liens entre les hommes sont dus à de simples intérêts, mais bien quelque chose de plus profond. Le dictionnaire, dans toute sa science, écrit que le muezzin est un fonctionnaire religieux musulman. Notre dictionnaire… Un fonctionnaire…
Des montagnes bleues d’une fin d’hiver où les versants dénudés, ondulés d’ombres, se couvrent d’une pellicule fraîche de pelouse sur une terre mauve. Elles montent comme de simples collines à une altitude démesurée, dans un espace qui l’est plus encore, pour écraser la plaine pourtant immense sous les barrières majestueuses et la blancheur des neiges éternelles. Qui a vu cet espace ne l’oublie jamais. Il n’est pas de taille humaine. Les premiers rayons d’Iran, d’où surgit le soleil, évaporent la brume et découvrent le village minuscule tassé au milieu de l’étendue, sous un rocher nu, le seul qui découvre ses entrailles en le protégeant des vents tueurs du Nord. Une rangée de peupliers chétifs longe les maisons de toits rouges. C’est tout ce qu’il y a de vie dans cet univers. Quelques bergers, fusils en bandoulière et entourés de leurs chiens, disparaissent avec leur bétail dans des plaines qui s’étendent inlassablement vers les montagnes lointaines. Décidément ce paysage ne veut rien d’autre que lui-même.
Nous avons deux jours pour dormir dans le bus qui va traverser l’immensité de l’Anatolie. Des chaînes de montagnes et des vallées sans fin, ponctuées de cols, de précipices et de quelques villes égarées à proximité d’anciens caravansérails. Comme partout, les camions ont remplacé les chameaux et les stations services huileuses, les tchaïkhanes millénaires où tous les hommes se réunissaient le soir autour d’un thé. Il n’y a plus de temps pour le thé. Il n’y a plus d’homme. Il n’y a que des camions anonymes qui boivent le pétrole et le pissent à petites gouttes sur les routes asphaltées… Comme devait être différent le voyage à travers l’Asie, il y a de cela seulement un siècle…
Destination Antalaya. Peut-être 1.500 kilomètres à l’ouest de la frontière iranienne. Dans la petite station de bus de Dogubayazit, on s’empresse de nous vendre le billet. Soixante millions de livres turques, un peu plus de quarante euros. Evidemment qu’on nous a vendu un billet avec marqué dessus Antalaya mais le bus, c’est certain, ne va pas aussi loin. Ils ont beau jeu de nous certifier, de nous jurer qu’il n’y a pas de problème ! Ils savent bien qu’on ne reviendra pas. Notre air suspicieux et incrédule ne les trompe pas mais ils soutiennent leur mensonge courageusement, jurent sur l’honneur, jusqu’à ce que nous montions dans le bus. Là, un dernier coucou et ils pourront se repentir enfin de leur piteux mensonge. Il ne tiendra qu’à nous de nous débrouiller une fois arrivés quelque part.
Erzurum, Tercan, Erzincan, Zara et Sivas défilent comme des noms sans visage. J’ai fait l’Iran, le Kurdistan turc comme on dit. J’ai fait… En vérité, je n’ai fait que passer. Et pendant que je passais, dans le bus, je rêvais que j’y étais… Ou d’autres choses. Il n’y a pas de meilleur moment pour rêver que durant le transport. Soudain, une pensée que je n’arrive plus à chasser, s’introduit dans mon esprit. Est-ce qu’il est trop tard ? L’ai-je déjà perdue ? Daoud dort à côté de moi. Je meurs d’envie de le réveiller, de lui faire partager ma détresse. Antalaya. Nous allons à Antalaya. Nous allons faire le Lycian way. Quelle idée ! Je ne crois pas que j’aurai cette nonchalance tranquille qui me soulevait au début de notre voyage dans les Alpes. Je crois que mon esprit ne sera pas aussi serein. Je vais perdre Meriem. C’est un poids en plus qui n’est pas négligeable pour la randonnée. Et que va-t-on faire du costume, de la guitare et de tout le souk qu’on promène aujourd’hui dans nos sacs ? Les narghilés, les étoffes et les pierres précieuses amassées sur les corps courbés des mineurs. Ce n’est qu’une excuse. La vérité est ailleurs. J’ai besoin de reconfection, un mélange de réconfort et d’affection. Je sais que je n’ai pas de nouvelle depuis longtemps. Je ne sais même pas où elle est. Je sais que j’ai tenté de l’oublier lorsqu’elle m’a dit : écris-moi si tu veux ; oublie moi si tu peux… Mais maintenant, j’ai hâte de sortir de ce bus et de courir la rassurer, lui dire que j’arrive, qu’elle m’attende. Rien n’a plus d’importance. Quand Daoud s’éveille et s’aperçoit de mon agitation, il ne met pas longtemps à comprendre et me dit seulement avec un sourire énigmatique : c’est la fin de notre voyage…
À Ankara, le bus s’arrête et, après quelques minutes d’hésitation, il faut bien se rendre à l’évidence. Les gens prennent leurs bagages : c’est le terminus. Comme prévu, ils nous ont menti dès le début. Nous voudrions accabler d’insultes notre chauffeur, lui aussi dans la combine, mais il a disparu. Il n’y a plus personne contre qui nous fâcher, sur qui passer notre colère. Peut-on dire que : quand la motivation manque, quand la morosité, l’impatience et la nostalgique s’installent, quand l’esprit n’est plus alerte au voyage mais qu’il est déjà rentré dans son pays et qu’il ne dégage plus toutes ces ondes positives du voyageur ouvert et intéressé, il y a plus de chance de se faire berner ? Oui je pense. On arnaque moins facilement des gens qui vous font entièrement confiance que des gens blasés et suspicieux d’avance. Question de conscience très certainement. Bref on s’est fait avoir. On le savait d’avance et ils savaient qu’on le savait. C’était alors plus facile pour eux de continuer de nous mentir. Ils n’avaient pas le choix. S’enfoncer et emmener leur entourage dans un mensonge. Écœurant et pourtant si facile. Ils ne s’en sortiront pas comme ça. Indigné, je vais directement vers le guichet de l’agence dont les confrères nous ont vendu le fameux billet. Impatient, catégorique, j’espère qu’elle leur passera le bonjour de ma part car la pauvre dame en prend pour son grade. En attendant, il n’y a pas de bus pour Antalaya avant plusieurs heures. Bêtement, je fais les cent pas devant le guichet avec une tête de gars fâché qui a changé ses yeux contre des fusils. Mon Daoud, aussi en colère que moi mais plus résigné, s’étend au pied d’un poteau pour patienter. Comment fait-il pour être aussi calme ? C’est sans doute grâce à ce calme qu’il a pu me supporter tout au long du voyage. Une tolérance à toute épreuve. Une sérénité apparente indubitable. Ma colère est déjà retombée mais j’aurais l’air d’un con si je le montrais trop vite. Je continue donc à user le parquet et à jeter des regards méprisants. L’agence finit par s’arranger avec une autre pour nous embarquer rapidement, comme quoi patience et longueur de temps font moins que colère et que rage.