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Pour partager quelques écrits quelques voyages, des livres du temps...

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La fugue (1)

Un coup de téléphone

 

J’ai rêvé toute la nuit que j’étais un explorateur solitaire qui traversait les pays les uns après les autres avec ma petite toile de tente. Chaque jour, j’écrivais mes aventures, mes pensées sur tous les pays que je traversais. J’écrivais des livres et je marchais ainsi pendant des années. Je mangeais très peu et j’écrivais tous les soirs à la lumière de ma petite pile bougie. Je n’avais pas d’argent, un morceau de pain me suffisait avec quelques fruits que me donnait généreusement la nature. Je postais mes livres d’aventures à mes amis et bientôt je recevais un peu d’argent. Les années passaient et je devenais sans le savoir un héros. Un Français qui ne pouvait s’apaiser et continuait sa route, lu par des millions de personnes. J’avais des théories judicieuses, sans jugement avec une écriture vénérant la vie, les hommes fussent-ils cruels ou bons. Mon expérience des pays, des cultures était immense et je pouvais ainsi comparer comme personne n’avait pu le faire. J’avais traversé l’Afrique, l’Asie, l’Amérique pendant des années, chez l’habitant, dans des piaules, dehors. Des personnages me livraient leur histoire et je la retranscrivais dans mes livres, avec clarté, je racontais leur destin. J’avais le don de raconter simplement, sans amplifier, avec une indifférence sur les faits qui donnaient une grande véracité aux histoires et beaucoup d’émotions.

Il n’y a pas de mots pour l’émotion, elle se présente sur la terre, à chaque instant et dans chaque regard.

 

Ce rêve, je le fais chaque jour depuis que je suis gamin. Et quand je m’éveille, que la réalité resurgie, je suis déçu d’avoir une vie si banale. Parfois, je me dis que ce doit être possible, pas d’être connu, j’en suis indifférent, mais au moins de voyager. Marcher, marcher toujours. Où alors, on ne devrait pas avoir la possibilité de lire tant de livres qui font rêver !

 

Tout petit, j’avais comme idole mon grand père qui vivait à l’époque en Guadeloupe. Mes parents le critiquaient car il donnait peu de nouvelle et s’inquiétait à peine de sa famille en France. Mon père en souffrait et ma mère lui en voulait de le faire souffrir. Il était parti, quittant ma grand-mère, quand mon père avait 18 ans. J’étais déjà dans le ventre de ma mère et ils se marièrent quelques mois plus tard. Moi, je trouvais qu’il avait raison d’être parti, chacun sa vie, je pensais et il avait l’air d’être heureux. Tous les ans où tous les deux ans, il revenait avec le sourire et des cadeaux originaux, il nous emmenait au restaurant et nous racontait des histoires en prenant des accents rigolos. Bien sur pour mes parents, ça ne suffisait pas, eux s’étaient débrouillés trop tôt avec une maison à rénover et un gamin sur le dos. Ils se privaient beaucoup et travaillaient tout le temps. Ensuite, il est parti en Côte d’Ivoire et nous avions encore moins de nouvelles avec la guerre civile. Il pouvait être mort, nous en sourions rien. Je me souviens, il était revenu quand tous les étrangers avaient été rapatriés par l’armée en 2003 mais il se faisait déjà chier en France et deux mois plus tard, il était reparti en passant au nord par la frontière du Burkina Faso. Puis plus de nouvelle.

 

Avec mon pote Daoud, on a décidé de le rejoindre. On a décidé de traverser l’Afrique. Et à la fin de cette semaine, j’ai été pris d’une migraine comme chaque fois que ma vie s’accélère d’un coup comme après une longue névralgie. C’était un vendredi soir pourri, je me sentais tout seul dans cet immense monde, j’avais envie prendre l’air, de me promener mais il faisait trop froid dehors alors je suis allé chez ma cousine Lulu. Son copain Guillaume allait me payer un café, on allait parler d’autre chose, ça allait me changer les idées. Arrivé devant, je sonne, j’essaie d’ouvrir la porte qui très souvent est ouverte, en vain. Je pense à l’appeler mais ça me soule, je remonte dans la voiture et je rentre chez moi, dans ma cage. Un studio de 20 mètres carrés qui ressemble à une cave. En centre ville mais tellement dans le centre que le téléphone ne capte pratiquement pas. En passant, j’ai acheté ma baguette. 17h30, j’étais chez moi. Rien n’avait bougé, personne n’avait fait la vaisselle, les livres se chevauchaient sur la petite table, l’ordinateur ne contenait que des pages blanches et mon cendrier était plein. Ca puait le renfermé, le vieux, le pourri. J’avais beau acheté des parfums de printemps à mettre sur les prises, ça ne suffisait pas. Je me suis jeté sur le lit et j’ai réfléchi à comment je pouvais faire pour quitter cet endroit.

Pourquoi pas aller à Tours pour le week-end. Je pouvais dormir chez un ami, je pouvais aussi aller voir mon cousin Mathieu avec lequel nous aurions refait le monde. Enfin, avec un peu de chance je pouvais rencontrer le copain de ma cousine Emilie. Il a une réputation d’insociable et de marginal. J’aime bien ces gens là, ils ont souvent une grande personnalité et parfois une vraie passion. D’ailleurs, c’était le cas, il faisait des études de sociologie dans lesquelles il était effectivement passionné et il pratiquait plusieurs instruments de musique qu’il mixait sur son ordinateur. La seule fois que je l’avais vu avant de le connaître, c’était lors d’une soirée que j’avais organisé chez moi, il n’y manquait personne, j’étais déjà bien heureux avec l’alcool quand il est arrivé et très vite, il est parti se réfugier dans sa voiture. Personne n’avait compris, c’était une bonne soirée. Ca lui a fait la réputation qui l’a eu par la suite. En faite, c’était compréhensible : Il ne connaissait personne, il n’avait pas envie de s’amuser ni de boire. Bref, j’ai appelé Daoud au boulot pour qu’il me dépose à la gare en rentrant sur Poitiers mais il n’y était plus : râpé pour Tours.

Je me suis jeté au lit, la tête dans la couette et je me suis endormi. Quand j’ai refait surface, une heure plus tard, j’avais la tête comme une citrouille. Changer de cap comme ça presque sur un coup de tête alors que nous parlions depuis 1 an de partir pour Cuba et ensuite pour le Québec. Il y a des jours ou la vie est trop monotone et le lendemain, tout s’accélère, on se sent dépassé. Ca devait être ça que je n’arrivais pas à affronter tout seul chez moi ce jour là. Tantôt impatient et enthousiaste, prêt à conquérir le monde, tantôt en proie à l’angoisse. Il n’y avait pourtant pas de quoi s’angoisser : Traverser l’Afrique. D’abord l’Espagne puis le Maroc, la Mauritanie et son désert, le Mali, le Burkina Faso et enfin la Côte d’Ivoire en guerre civile. Vraiment pas de quoi s’affoler !

19h00, toujours aussi las. Rien envie de faire, même pas lire et plus envie de sortir voir des amis. Las. Je suis allé chez le voisin et suis revenu avec de la l’herbe. Au moins je ne penserai plus, je me suis dit, je pourrai resté abruti devant n’importe quoi à la télé avant de passer une bonne nuit sans rêve. Quand on fume, on ne se rappelle pas de ses rêves, et on dort beaucoup. Je me suis allumé un gros joint et j’ai commencé à fumer. Quelque temps après, je rigolais comme un con devant la télé. Je bloquais tout à fait devant le petit écran avec un sourire bête et la bouche ouverte. J’étais bien, je ne pensais plus et le temps passait vite. Au moment où j’ai écrasé le joint, le téléphone a sonné. J’ai sursauté enfin, j’ai même fait un bond tellement ça m’a réveillé et je me suis levé en titubant. Identification refusée, tient ? J’étais complètement défoncé.

-         Allo, j’ai dis la voie bourdonnante.

-         T’as une voie bizarre, elle me dit, on dirait que je te réveille ?

-         Presque, j’ai baragouiné, je suis devant la télé et j’étais entrain de m’endormir.

-         Ah, excuses et elle se met à me raconter je sais plus quoi, sa vie et je me suis mis à faire des ronds dans l’appart pour me réveiller, elle avait un bagout, j’avais du mal à comprendre, elle parlait, elle parlait puis le téléphone a coupé.

C’était mon ex Manue. J’ai éteint le téléphone.

 

 VDMN

 

On s’appelait VDMN, c’était nos initiales, on avait dix sept dix huit ans et on était au lycée à Blois. A cause des grèves, on prenait l’habitude de sécher les cours ensembles et on traînait en ville toute la journée. Banal quoi, comment c’est parti. J’étais interne à l’époque et j’ai commençais à rédiger des mots pour prendre le car scolaire la semaine et aller dormir chez David et Manue. Ils étaient frères et sœurs. Des que leurs parents étaient couchés, David faisait le mur et allait rejoindre Vanou dans un autre bled pendant que j’allais sur la pointe des pieds dans la chambre de Manue. Ce que nous faisions après ne regarde que nous mais à cet âge, il y a tant de choses à découvrir… Si bien que le matin, on se retrouvait dans le car sans avoir dormi. Ensuite, le week-end arrivait très vite et Vanou et moi allions rejoindre notre partenaire officiel pendant que les deux frère et sœur ruminaient leur revanche. La semaine d’après, on recommençait.

Et puis les semaines ont défilé, toutes semblables, c'est-à-dire toutes différentes. La journée, on rattrapait le sommeil des nuits blanches et on rêvait  aux prochaines… Dans les cafés où on se retrouvait, personne ne comprenait nos exaltions, notre ivresse, notre enthousiasme et nos éclats de rire. On était comme drogué, on vivait dans un autre monde. Les gens autour de nous avaient une vie si ordinaire. Nous connaissions le monde de la nuit, le mensonge, le danger, c’était  excitant et on pouvait de moins en moins faire la part des choses avec la réalité des cours et des examens. Je passais le BAC à la fin d’année et je n’étais pas souvent en cours. Mais tout le monde s’en foutait et je passais de trop bons moments pour arrêter.

 

Une nuit, avec Manue, on s’était endormi. José, le virulent José, le papa, se levait à cinq heures du mat pour aller au boulot. Il avait un coup de taureau peut-être du à ses origines Espagnol, en tout cas, c’était une masse et j’étais une punaise à côté de lui. David venait juste de ramener Vanou, il refermait la fenêtre derrière lui. Là, il a vu que je n’étais pas dans le pieu et il s’est mis à prier, à croiser les doigts. Après avoir bu son café et fait son caca, comme à son habitude, José a ouvert la porte de sa petite fille avant de partir au boulot. Là, il a ouvert les yeux plus grands dans l’obscurité pendant que Manue, juste réveillée recouvrait comme elle pouvait les deux corps avec sa petite couette. C’était trop tard, mon bras pendait lamentablement sur le côté du petit lit. Il a claqué la porte de la chambre, de l’entrée, du garage, de la voiture et il est parti en trombe. David a accouru dans la chambre avec Brigitte, la maman.

-         Vous êtes taré, il a dit, papa va te déchirer ce soir en rentrant !

-         Tu crois qu’on a fait exprès de s’endormir, t’es con ou quoi !

-         Nico, t’as trop de chance qu’il ne t’a pas foutu dehors avec un coup de pied au cul !

-         Manuela, a ajouté Brigitte, tu peux faire tes valises !

 

Le soir, Manue est rentrée de l’école en tremblant, José l’attendait de pied ferme et elle s’est prise la trempe de sa vie. Il la traité de salope même si elle n’a pas du tout aimé. Il n’y avait plus rien à faire. Je n’avais plus le droit d’aller regarder les matchs de foot chez les Martinez et Manue était privée de toutes sorties.  On était dégoûtés, on ne pouvait plus ce voir le soir.

La semaine d’après, n’en pouvant plus, bravant tout et prouvant une nouvelle fois son caractère, Manue a décidé de faire le mur comme Vanou. Il ne nous restait plus qu’à trouver un squat.

Le jour de l’anniversaire à Brigitte, sachant que les parents allaient picoler et donc bien dormir, on n’est passé à l’action. La lame de mon couteau est passé entre les deux volets clos d’une maison de parisien dans la même rue que chez eux, la rue des melons. Derrière moi, un petit jardin dans la nuit pluvieuse du mois de novembre. Les branches et les feuilles des arbres, découpées dans la nuit par les lampadaires, se balançaient au gré du vent dans un froissement sinistre. Ca foutait les boules. J’ai senti le loquet du volet et je l’ai soulevé tout doucement du bout de ma lame afin qu’il passe au dessus du crochet. J’ai tiré, c’était ouvert. Après, la fenêtre. Il ne fallait rien casser. Il y a bien une technique dans les films avec un chiffon mais comment empêcher le bruit du verre qui se fracasse et de toute façon, pas de chiffon. Alors j’ai gratté le mastic autour d’une des vitres. Après dix minutes et plusieurs essaies, j’ai réussi à la décoller en faisant levier. Je l’ai posé à l’écart le long de la façade puis j’ai passé mon bras à l’intérieur pour ouvrir. Je suis rentré rapidement les deux pieds dans un lavabo et j’ai refermé le volet derrière moi. Silence. Il faisait complètement noir, le souffle de ma respiration, accéléré par l’angoisse, résonnait dans toute la maison. Je suis descendu à tâtons du lavabo, les oreilles grandes ouvertes. Silence. Concentration, premier coup de briquet. Attente. Deuxième, repérage de l’interrupteur. Lumière. Opération réussie. Plus qu’à attendre.

J’ai pris le temps de visiter toutes les pièces puis je suis monté à l’étage. Trop bien ! Le grenier était aménagé en deux grandes chambres, à peine séparées par un rideau. Sur une petite table, il y avait un gros ampli et une platine CD, reliées à quatre énormes enceintes. La médiathèque était constituée principalement de musique classique. J’ai choisi « petite musique de nuit » de Mozart. J’ai été remonter le chauffage central et j’ai essayé de trouver à manger. Il y avait du riz et des boîtes de conserves mais c’était trop compliqué pour un si petit appétit. En revanche, dans le bar, j’ai trouvé une bonne bouteille de whisky et je me suis servi un verre. La bibliothèque était immense. J’ai pris « Voyage dans le cristal » de Georges Sand et je me suis installé dans le divan

J’ai réfléchi un peu à tout ça mais je me suis dit que ça valait le coup, il ne fallait rien piquer et ne pas se faire gauler et on n’allait passé une excellente soirée.

Ensuite, je me suis endormi, jusqu’à ce que j’entende un bruit sourd et un grincement de porte qui s’ouvre. Panique à bord, j’ai couru me cacher au dessus de la rampe d’escalier, près à bondir par-dessus les intrus. Heureusement, j’ai reconnu les chuchotements des autres. Il y avait tout le monde. Que la fête commence ! On pouvait pour la première fois faire l’amour sans retenue, le bonheur ! On est revenus trois nuits dans cette baraque trop bien pour nous, c’était le paradis. Je dormais pénard et repartais le matin en car. Avant de partir, on a juste laissé nos quatre verres dans le lavabo. Quelques semaines plus tard, quand les propriétaires sont revenus, ils ont fait venir la gendarmerie mais comme il n’y avait eu aucun vol, il n’y avait pas eu de suite. Seule, maman Brigitte a été gênée quand les gens lui ont confié, une fois dans la rue, que quatre verre étaient restés dans le lavabo…

Un autre soir, on cherchait une maison pour la nuit avec David et on a forcé le mauvais volet. Une alarme s’est déclanchée et on est partis en courrant. La maison était complètement isolée mais on s’est dit qu’elle devait être reliée à la police et que les cow-boys allaient rappliquer d’une minute à l’autre. Malheureusement, dans l’affolement, on a oublié un casque de scooter.

« je crois qu’il y a mon nom dedans » m’a dit David

« Putain, faut y retourner », j’ai dit et faut speeder.

On y est retournés vite fait et on s’est cassés à fond avec le scout. Et ensuite, on a cherché une autre maison. Normal.

Au bout d’un moment, les jours et les nuits ne nous suffisaient plus. Comment les parents ne pouvaient-ils pas s’en apercevoir ? Les lettres d’absences et les bulletins de notes étaient interceptés mais avec toutes ces nuits où nous ne dormions pas, toutes ces journées ou on n’a pas été à l’école. Comment cela ne pouvait-il pas se voir dans notre comportement ? Les parents de David et Manue se réjouissaient car leurs enfants ne s’étaient jamais aussi bien entendus. Ils s’enfermaient dans leur chambre tous les deux et ils ne les entendaient pas. Vanou ne laissait rien paraître comme à son habitude, enfin mes parents s’inquiétaient de ne pas recevoir de notes, c’est l’année du bac, je leur disais, c’est normal.

Et voilà, ça a duré bien que ça paraisse impossible et ça a même empiré. Je n’allais pas à l’internat et aux cours des semaines entières. Par un moment, je dormais dans une cabane de chasseur dans la forêt et les autres venaient me rejoindre la nuit avec de la bouffe. La journée, on rodait tous les deux avec David, on se déplaçait en stop ou en scout et on se promenait à travers le département voir des potes, en banlieue aussi. Lui était libre comme le vent depuis sa majorité, son père ne lui demandait rien. C’était un peu injuste envers Manue mais elle avait deux ans de moins et en plus c’était une fille comme il me disait. Je trouvais ça dégueulasse de faire tant de différence. Je trouvais les espagnols macho. Enfin Manue, dès sa majorité s’est barrée de chez elle et ça été une vrai vengeance contre son père…

Un matin, juste après que David ai obtenu son permis, on dormait dans la voiture sur le parking du cimetière du bled. On avait fait une soirée voiture et les filles venaient de partir en cours, il était huit heures du matin. Et là, ça frappe à la fenêtre de la voiture.

-         David ! Ouvre la porte !

On ouvre les yeux et on voit José en vélo tout rouge de colère. Mais qu’est ce qu’il foutait là. David ouvre la fenêtre qui fait un petit grincement sinistre et s’arrête au bout de quelques centimètres. Il ne fallait pas qu’il puisse passer son bras !

-         Qu’est ce qu’il y a, il a demandé innocemment ?

-         Tu rentres à la maison tout de suite !

Chaud ! José repart sur son vélo, il nous avait encore prit tous les deux alors qu’on était censé être partit en cours. Je crois que son père en avait vraiment ras le bol de moi et de ses enfants qui n’en faisaient qu’à leur tête. Je crois que c’était lui le plus conscient de toutes nos conneries. En plus comme Brigitte était dans la plupart de nos confidences, il allait nous péter un plomb. Bref, David est rentré chez lui, c’était un vendredi. Moi je suis reparti en stop sur Blois. Le midi, j’ai vu les filles et je leur ai confié notre embrouille avec José. Comme il travaillait du soir, avec les filles, on est retourné voir David en stop pour passer l’après-midi tranquille ensemble et le soir David décide qu’il ne rentrera pas chez lui après l’engueulade avec son père. On se retrouve donc dehors tous les deux. Arrivés dans le bled où habite Vanou, on l’attend. On devait aller en boîte finir la semaine avec d’autres potes. Manue devait nous retrouver en scout à minuit. On avait déjà fait la fête une bonne partie de la semaine. Sans voiture, on traîne tous les deux en attendant que Vanou fasse le mur et nous apporte à manger. Mais juste avant l’heure, des bois où on était cachés pour l’attendre, on entend des gens arriver, descendant le petit chemin dans l’obscurité. Quand ils sont passés devant nous, on a reconnu Sylvain, l’autre copain à Vanou avec ses potes. On est sorti du bois pour leur tomber dessus et il y a eu explication. Sylvain savait que Vanou sortait avec David et ils voulaient lui demander tous les deux de choisir une fois pour toute. Je crois que Vanou ne pouvait pas faire ce choix comme moi à l’époque avec mon autre copine. Nous avions le monde de la nuit, des rêves. L’amant, la fougue, le désir, la passion et nous avions notre fiancé officiel du week-end avec qui on était depuis plus longtemps et avec lequel nos parents étaient au courant. Ce fut toute une histoire car ce soir là, pour la première fois et comme par hasard, Vanou n’était pas sortie. On a donné des coups sur les volets à la limite de réveiller son père. Mais rien à faire. Son père à Vanou, c’est un maçon portugais. J’ai rien contre les portugais maçon mais là c’est le genre qu’est pas fin du tout. Je pense qu’il aurait prit le fusil. Enfin, elle s’est doutée du coup et elle avait du prier pour qu’on se barre. Vers deux heures, les autres sont repartis et nous restions comme des cons. Manue avait du s’endormir ou se faire gauler, c’était la merde. On a erré dans le bled pour trouver une poule à plumer, un mouton, quelque chose. On avait trop la dalle. On a rien trouvé. Alors on a été réveiller un pote à nous, à trois heures du matin qui nous a servi l’apéro, donné à manger et hébergé. La classe, le mec, je sais pas si j’en aurais fais autant. Le lendemain, on a prit le car, David faisait la gueule à Vanou et on a passé la matinée à se réconcilier dans le coin d’un bar, au chaud. A midi, mon père est venu me chercher à la sortie du lycée et m’a demandé comment s’était passé la semaine. Eprouvante, je lui ai répondu !

 

 La rencontre

 

J’étais interne depuis la 4ème. C’est là qu’on s’est trouvé ensemble avec David. On était les meilleurs amis et on faisait déjà pas mal de conneries. Le lundi, tous les internes laissaient leur sac d’affaires pour la semaine dans l’entrée. Pendant l’étude du soir, on demandait à aller aux toilettes chacun notre tour et on s’empiffrait des gâteaux des autres avant de faire disparaître les paquets vides dans le trou des chiottes. C’était que des conneries comme ça. On avait aussi ramassé pleins de cerises et on les avait laissé macérer dans notre casier d’étude. Avec l’odeur, on s’était fait choppé. Une autre fois, David avait retourné le zippo et l’essence s’était répandue sur le parquet, ça avait fait pas mal de flamme et j’avais été obligé de sauter dessus pour l’éteindre. Là aussi, on s’était fait choppé. J’avais déjà vu sa sœur mais elle ne m’intéressait pas à l’époque. A la fin du collège, David m’emmena avec lui dans sa famille en Espagne pour les férias. J’avais quinze ans et je me suis retrouvé dans le cohete sans rien comprendre. Le cohete, c’est le début des fêtes, le dimanche à midi. Ils tirent un coup en l’air et c’est le plus gros pogo que je connaisse. David en avait perdu sa chaussure. Lui comme moi avions passé les plus belles vacances de notre vie. On était en toile de tante dans le jardin de ses grands parents, il faisait un temps splendide et on avait la piscine à deux mètres. La nuit, nous ramenions des filles et on faisait les branleurs en faisant des sauts périlleux de la cabane de douche. Ensuite, on leur faisait visiter notre tente… Nous étions l’attraction des filles dans ce village espagnol. Il y avait des pipotéspipotés, c’est des garages en centre ville, aménagés pendant les férias en squat pour les jeunes. Nous côtoyions tous les pipotés des filles  et les mecs espagnols nous détestaient. Chaque soir et parfois dans une même nuit, nous avions une nouvelle copine. Heureusement, un jeune costaud, Chukki, nous protégeait. Sa mère était française et il devait l’adorer car il nous chouchoutait. Il nous payait des coups, il nous invitait à manger, il nous présentait des filles. Il était plus vieux que nous et c’était un vrai branleur. Il faisait des tractions sur les barres des boîtes de nuit. A l’époque, nous aussi étions de vrais branleurs, on faisait des pas de danse tous les deux en même temps sur de la musique techno. Le midi, on allait manger chez la grand-mère de David, elle nous préparait ses meilleurs plats et nous donnait de l’argent pour qu’on s’amuse. Chez les grands parents, il y avait Manue enfin Manuela de son vrai nom et une autre cousine Leïla. Une fois, José nous a demandé de les sortir mais David n’a pas voulu. partout, et nous en avions fait un grand nombre. Les

-         J’sors pas ma petite sœur, il a dit et on est parti.

 

Le matin, il faisait chaud très tôt dans la toile de tente et nous allions nous mettre sur le matelas pneumatique sur la piscine. Dans l’après midi, sa sœur et sa cousine venaient se baigner et on faisait encore une fois les branleurs devant elles. On discutait de toutes les filles qui nous courraient après et le pire c’est que ça marchait, depuis longtemps déjà, quand je jouais au foot avec David, elle me portait dans son cœur. Moi je la draguais un peu mais j’en avais des mieux à l’époque qui couchaient. C’est une année après que nous sommes sortis ensembles.

 

C’était vers la fin de l’hiver, David m’avait invité un week-end à l’accompagner au ski avec des jeunes d’une commune. Nous partions en car le vendredi matin à 10 heure. Mais avant le départ, il avait organisé un rendez-vous avec les filles Manuela et Vanou en haut de la rue à Vanou à 8 heure. Nous y étions allés à l’heure et les filles s’étaient faites belles avant de nous rejoindre. Je ne sais plus exactement comment ça s’est passé. David et Vanou s’étaient embrassés et j’avais invité Manuela à remonter la rue avec moi. Nous nous tenions la main et la sienne tremblait beaucoup. J’avais du lui raconter quelque chose, je ne sais plus quoi et quand je l’ai retourné contre moi, qu’on s’est regardés dans les yeux, je croyais qu’elle allait fondre comme du sucre dans l’eau. Je n’étais pas son premier copain mais c’était tout comme, j’avais l’impression qu’elle jouait sa vie. Je l’ai prise dans mes bras et on s’est embrassé. C’était tout son corps qui tremblait. Après le beau baisé d’amour, nous étions repartis rejoindre les autres, main dans la main. Tout le monde avait le sourire. Au dessus de nous, deux pigeons se serraient sur le fil électrique dans le petit matin.

 

 La fugue

 

Mardi 20 mai, un an après ce jour, ce fut le grand départ pour la liberté absolue. Le temps était froid et pluvieux. On avait dans la tête des voyages, des découvertes, des endroits paradisiaques, l’amour sans limite, sans arrêt, sans frontière. On a jeté les sacs de cours dans la rivière et on les a regardé dériver avant de couler pour de bon. Le soir, les parents ne nous verraient pas rentrer, ils s’inquiéteraient rapidement alors il faudra déjà être le plus loin possible. On est partis vers la gare avec un sac à dos rempli de quelques affaires que j’avais prises à l’internat. Voyage pas du tout préparer à l’avance, resté comme un rêve enchanteur qui se réalisait enfin. On a prit tout notre argent pour acheter des billets de train mais nous n’en avions pas assez alors, alors on n’en a prit que trois et on est monté dans le train en direction du Sud. A Tours, on a eu une attente d’une heure, ça avait été trop long. J’avais à l’époque, mon cousin Fabien qui habitait chez mes parents. Il avait exactement le même caractère que nous et un jour, il m’avait dit que quand nous partirions, il fallait l’emmener avec nous. Les filles avaient donc appelé chez moi. Quand ils l’ont eu au téléphone, il a écouté notre histoire mais nous a seulement dit que là ce n’était pas possible. J’ai su après que mes parents étaient dans la pièce quand nous avions appelé, et qu’il s’était senti trop mal. Il avait eu la rage de n’être pas parti surtout quand nos parents se sont aperçus de notre fugue et que les miens ont commencé à l’interroger. Il m’avait dit que de voir ma mère pleurer et mon père faire les cent pas, toutes les journées, ça avait été trop dur. Mais il n’a jamais vendu la mèche, ils l’avaient fait chialer, il avait vomi, il n’avait pas dormi non plus, rongé par la culpabilité mais jamais il nous avait vendu, à voir la force de son caractère. Ca avait été Mathieu, un autre ami à nous qui n’avait pas tenu de voir mes parents si tristes et il leur avait dit  quelques jours après que nous étions allés en Espagne. Nous, dans le train, on avait du convaincre le contrôleur qui avait fini par nous mettre une amende de 100 francs pour le billet manquant. On avait du faire tout le train pour compléter l’argent qui nous manquait et lui donner. Dans la nuit, nous étions allés dans un wagon 1er classe et avions investi les banquettes. Quelques temps après, on s’était fait mettre dehors avec Manue alors que les deux autres avaient réussi à négocier en racontant que Vanou était malade. A deux heures du matin, nous descendions à Hendaye, très près de la frontière espagnole. On était descendus sur la plage. Quel bonheur d’être tous les quatre au bord de la mer. Plus de limite à notre amour, plus de temps séparés, plus d’autres copines ou copains. On courait en riant, on se jetait sur le sable et enfin, on s’est endormis tous les quatre serrés, avec pour seule couverture la Lune.

 

Sur la plage, au bout d’un moment, le vent nous mordait les joues, les jambes. On se tirait les pulls et on se réveillait les uns après les autres. Quatre heures du matin, humeur névralgique, la Lune brillait de tout son éclat au milieu des étoiles mais on s’en foutait. Nous, on rêvait d’un bon lit chaud chez nous et on commençait à regretter. On était tous fatigués, on avait froid et on était dans la merde. Heureusement, on n’en a pas parlé à ce moment là.

-         Faut bouger d’ici, ronchonna Manue, ça caille trop.

-         Et on va où ?

-         On marche, on verra.

On s’est tous levés et on a quittait la plage. On était complètement perdus, dans les rues glacées. On a marché une dizaine de minutes et on a vue des arbres derrière le stade communal, on s’est dit qu’on pourrait faire un feu. Une fois là-bas, on a ramassé des brindilles dans un silence lourd et essayé d’allumer un feu. L’humidité de la nuit et du bord de mer s’était déposée sur le sol et sur le bois. Enfin, il y a eu un petit crépitement et la première flamme a dansé devant nous. On s’est installés sur les pulls autour du feu et on s’est frotté les mains au dessus. Il était cinq heures du matin. Déjà le temps s’éclaircissait sur la pelouse du stade et on apercevait la tribune dans la brume.

-         Les parents doivent nous chercher a commencé Vanou.

-         Oui, on a murmuré tous ensembles.

-         Tu crois que mon père est au courant continua-t-elle ?

-         Maman a ton numéro, répondit Manue

-         Merde, dit-elle à la limite des larmes.

-         Ils savent que nous sommes tous les quatre dit David, quelque part, et ils ont du appeler tout le monde pour nous retrouver.

-         Heureusement, personne n’est au courrant, j’ai dit.

-         Sauf Fabien !

-         Fabien ne dira rien, j’en suis sûr, on pourrait lui arracher les yeux qu’il ne dirait rien jurai-je.

-         Ils ne savent pas qu’on est si loin de toute façon dit David.

-         Tu crois qu’on doit appeler maman demanda Manue à son frère.

-         Ca ne va pas la tête répondit-il en haussant les épaules.

-         Juste pour la rassurer.

-         Et tu vas lui dire quoi au téléphone, que tu es en Espagne et que tu ne vas pas revenir !

La famille Martinez avait perdu ses deux enfants dans le même temps. Dans le vide de leur maison, ils devaient être inconsolables. Serrés les uns contre les autres, VDMN resta les yeux plongés dans les flammes et observèrent le silence. Leurs pensées divaguaient… Les parents battaient la campagne, criant leurs noms dans la nuit. Les mamans pleuraient, désespérées de leur disparition. Les pères étaient inquiets, furieux et préparaient leurs engueulades. Demain, ils pensaient, la police serrait prévenue et un avis de recherche avec leur photo serrait affiché dans les lycées et les cafés. Pas facile de s’endormir avec toutes ces pensées même au près d’un bon feu. Les souvenirs de leur vie revenaient : chez les parents, devant la télé, dans leur chambre, tranquille, sans soucis. Les mecs sentaient la pression des filles dans leurs mains moites. Enfin ils somnolèrent tous un peu, les uns contre les autres, d’une inconscience retrouvée. Vanou marmonna dans son sommeil qu’elle ne rentrerait jamais, jamais revoir son père. Je me suis levé pour remettre du bois dans le feu, puis je suis revenu me serrer contre les autres et j’ai fermé à nouveaux les yeux…

 

Quand je me réveillais, le jour était levé tout à fait  et mon ventre criait famine.

-         Quel heure il est ?

-         Neuf heures me répondit David.

Les filles se frottaient les yeux. On a remis les pulls dans le sac et on est repartis. Vanou avait gardé un chèque de sa mère qu’elle lui avait donné pour payer la cantine, trois cents francs. De quoi tenir quelques jours. On a rejoint le bord de la mer. Le soleil se levait derrière nous, à l’est normal, et promettait une belle journée. On apercevait encore la Lune au-dessus de l’eau, dans l’horizon. La plage était déserte et s’étendait toute vierge de pas.

-         Ca vous dit d’aller dans l’eau ? je demandai.

-         Elle doit être gelée, on est en mai.

-         On a couru jusqu’à l’eau et on a retiré nos chaussures.

-         Elle est froide.

-         Seize degrés je dis, toujours sûr sur de moi.

-         De toute façon, je ne me baigne pas sans prendre de douche, dit Manue, laisse tomber après le sable dans les fringues. Déjà que je me sens trop crade d’avoir dormi par terre.

On s’est allongé dans le sable, la tête en l’air et on a regardé les avions.

-         Quelqu’un pense à moi dit Manue.

-         Tu crois que si on écrit des lettres énormes, demande Vanou, ils les verront de là-haut ?

-         J’ne sais pas. on va voir.

Sur des dizaines de mètres, avec des lettres de géant, on a écrit «VDMN POUR LA VIE». Ensuite, chacun a écrit son petit message personnel et Manue a laissé les traces d’un «ON PENSE A VOUS» comme une bouteille à la mer.

 

Tous ensemble, les pieds dans l’eau, on est allés vers la ville. Une fois au port, on s’est assis sur un ponton de bois, tranquilles et on a regardé les bateaux en rêvant. Pas loin, des gens déjeunaient sur le leur, un cliché : Un voilier d’au moins quinze mètres, étincelant, tout lustré en bois, avec deux mats immenses. « La vedette » qu’il s’appelait. Quatre jeunes, deux mecs et de belles blondes, bien habillés, style branchés, lunettes de soleil. Ils nous ont jeté un coup d’œil comme on regarde un chien chier pour reprendre une expression de David. Ils avaient l’air trop bien, souriants et riches. On avait des têtes toutes ébouriffées, les pieds dans l’eau et le jean retroussé comme des clochards.

-         T’as vu le bateau Nico, il est trop belle…dit David en rigolant.

-         Il y a peut-être moyen de faire un tour sur ces belles vagues, faut demander ! J’ai rajouté en vérifiant que Manue ne me saute pas dessus.

-         C’est ça, tu vas les voir de près les vagues, elle m’a dit et trop speed, avec ses pieds elle nous a jeté une grosse giclée d’eau avant de s’écarter en courrant.

-         C’est bon, on regardait le bateau ! T’es contente de ta connerie gueula David trempé !

-         Tu aurais pu m’éviter rajouta Vanou boudeuse.

-         Excuse Van mais ils m’agacent trop, à baver devant ces pétasses. On n’y va j’ai faim.

Dans le centre d’Hendaye, on est entrés dans un petit supermarché. Pendant qu’avec David on remplissait sérieusement le chariot en réfléchissant à ce qui était important d’avoir et ce qui ne l’était pas, les filles sont restés dans le rayon des fringues.

-         T’as vu Manue, son haut à la fille tout à l’heure, il était pas mal.

-         Bof…

-         Faut prendre des culottes, moi j’en ai pas d’autres. David, il te plaît ce string ?

-         On n’a pas de tune Vanou, tu fais chier !

-         On ne va pas garder tout le temps la même culotte lui jeta Manue !

-         Ouais, speedez, je dis, après on va manger tranquille au soleil. Et ils partirent avec 3 petites culottes.

 

Plus tard, dans la matinée, on trouvait un bateau qui, pour dix francs par personne, nous emmenait en Espagne.

« On n’a une heure pour trouver l’argent, je dis, aller on y va ».

On est partit chacun de notre côté, tchatché pour trouver 10 francs chacun. En une demi-heure, on avait les tunes. C’était la première fois qu’on montait sur un bateau en mer. On était trop heureux et on s’est dit que c’était pas en restant chez nous qu’on aurait eu cette chance, dans la ville pourrie de Blois.

C’est parti !

-         On aurait du acheter un appareil photos pour nous prendre les cheveux dans le vent dit Vanou.

-         Et les envoyer aux parents ricana David !

-         Et alors, ils verraient qu’on est heureux, ça les rassurerait dit Manue.

-         Regardez les falaises là bas, je dis !

-         Et là les villas, c’est trop beau.

Au devant du bateau, on voyait le large, l’horizon, ça nous a fait rêver, tout allait mieux pour nous. Nous étions heureux à ce moment là, satisfaits de pouvoir décider du moindre de nos faits et gestes. On s’est pris dans les bras avec Manue et on s’est embrassés, ce fut un beau baisé qui ne voulait plus s’arrêter. Mais bon, fallait aussi profiter du bateau.

-         L’océan atlantique, j’ai dis pensif, le bout du monde.

-         Ca caille, elle répondit au bout d’une seconde, on reçoit pleins d’eau, vient, on va se mettre à l’intérieur.

-         Moi je reste là, j’ai dit, on est déjà à la moitié, ça ne me dérange pas d’être dans le vent.

Elle est restée avec moi, rentré dans mon blouson, la tête avec tous ses cheveux dans mon coup. C’était un moment magique.

-         C’est bizarre, elle me dit, hier matin, je ne pouvais pas m’imaginer qu’on serrait aujourd’hui tous les quatre dans un bateau sur l’océan. En plus, je suis contente, j’ai toujours cru que j’aurais le mal de mer, et en faite même pas, c’est cool.

-         C’est normal, j’ai dit, il n’y a pas de vagues aujourd’hui.

Je lui caressais les cheveux qui me gênaient dans les yeux, puis sa joue froide et on s’est à nouveau embrassé, tout serrés l’un contre l’autre. On était comme les inséparables, maintenant, et elle était contente car dans le même coup, elle avait vaincue mon autre copine. Elle m’avait pour elle toute seule pour la première fois en plus d’un an. Et là, c’était irréversible.

 

On est arrivés sur le port de Hurrubaya. En posant le sac par terre, en descendant du bateau, la bouteille de sirop éclata imbibant tout dans le sac. Une bouteille en verre, quelle idée ! Les filles n’ont pas eu le temps d’essayer leur belle culotte que déjà, elles étaient toutes collantes... A genoux, avec l’eau d’un vieux robinet, on a tout lavé. De vrais manouches. Ensuite, on les a essoré en les tortillant et on les a étendu entre deux poteaux sur un fil de fer et pendant que ça séchait, on est allés se promener par deux dans la première ville espagnole de notre conquête. De vrais explorateurs dans un nouveau monde. C’est si près de la France et pourtant déjà, si différent : Les rues sont plus étroites, les balcons fleuris d’une multitude de couleurs, les perruches pendent dans des cages à toutes les fenêtres créant une ambiance assez exotique. A l’ombre, les vieux sont assis sur des chaises à même la rue et sur les petites places les marchés débordent de poissons et de fruits mer. Les commerçants vantent leur prix et leur fraîcheur. Enfin, les enfants courent partout, par dizaine, dans un brouhaha général. C’est l’Espagne quoi ! Le plus impressionnant, c’est les enfants qui se parlent espagnols. Incroyable !

 

En début d’après midi, on a fait du stop dans un carrefour, mais à quatre, on avait peu de chance d’être pris. Enfin, un français nous emmena à la sortie de la ville sur un grand axe. Dans la voiture, curieux de prendre de très jeunes français en stop et en Espagne, il nous posa un tas de questions : d’où on était, pourquoi on était là en pleine semaine de cours à faire du stop, où étaient nos parents, quel âge on avait, etc. On s’est amusé alors à lui faire un mensonge collectif digne de la plus grande vérité et on s’est bien marré. Il nous a déposé gentiment et avec bonne conscience là où on voulait, au carrefour de la nationale qui part à Pampelune.

-         A quatre, c’est chaud, il faut se séparer dit David.

-         Et on fait comment pour se retrouver demanda Manue ?

-         Je sais pas, on peut prendre la route des montagnes et s’arrêter avant Pamplume.

-         Oui mais si on n’arrive pas à Pamplume ce soir, j’ai demandé et si un des deux groupes n’est pas pris en stop ?

-         Mais si c’est bon, il est tôt et il y a plein de monde sur cette route, on l’a prend à chaque fois avec mon père.

-         OK, nous deux avec Manue, on va devant le pont là bas et vous, vous restez là pour faire du stop. Dès qu’on vous voit passer, on vous suit. Comme ça, on ne peut pas se perdre. Et dès qu’on arrive à peu près à cinq kilomètres de Pampelune, on s’arrête et on trouve un endroit pour dormir.

-         Et les premiers arrivés attentent les autres conclut Vanou.

-         D’accord répond David, à tout.

La zone industrielle était sale et laide, les usines et quelques habitations étaient  toutes noires de pollution. Ca et là, de vieux camions pourrissaient sur les parkings défoncés. Un garage appartenant à une autre époque étendait ses bâtiments immenses derrière le pont. A l’intérieur, des bruits de métaux broyés et des filets de soudures rougeoyantes jaillissaient de l’obscurité. Un décor qui dans l’ensemble, était plutôt laid et avait quelque chose de pas rassurant.

-         J’ai trop soif Manue, tu ne veux pas aller demander de l’eau dans le garage.

-         Vas-y toi, moi je ne rentre pas là-dedans, j’ai trop peur !

-         Ok j’y vais, tiens prend le sac, et regardes bien les voitures.

 

 A deux

 

Je suis rentré dans l’obscur hangar et j’ai demandé où il y avait un robinet que je puisse remplir ma bouteille d’eau. Quand je suis revenu, les autres n’étaient pas encore passés. On a attendu, assis le long de la route, fixant chaque voiture et chaque camion qui passait pour les voir. Le soleil nous tapait de toute sa force de printemps sur la tête et ça puait les gaz d’échappements. Un endroit désagréable et comment la nuit pouvait-elle être aussi froide avec une telle chaleur dans la journée. Enfin, une heure passa et toujours personne.

-         Tu crois qu’ils sont passés, j’ai demandé, légèrement agacé ?

-         Je n’ai pas laissé passer un seul véhicule sans mater à l’intérieur, je les aurais vu, j’en suis sur me répondit Manue.

-         C’est bizarre, ça doit faire une heure qu’on attend, ils devraient déjà avoir été pris.

-         Tu veux que j’aille voir si ils sont toujours là a demandé Manue ?

-         Je veux bien, ça m’inquiète.

-         Bon, j’y vais, j’en ai pour cinq minutes.

Et elle disparue derrière le pont. Quelques secondes après, elle revint tranquillement et quand elle s’est trouvée à porter de voie, elle me cria :

-         Ils ne sont plus là bas !

-         Impossible, j’ai dit !

-         Je suis certaine de ne pas les avoir vu passer rajouta Manue !

-         Les voitures continuaient de passer devant nous, le soleil n’est déjà plus à son zénith, Manue dit sans vraiment y croire :

-         Tu crois qu’ils sont repartis ?

-         Où ? En France, non c’est impossible, ils seraient venus nous retrouver avant.

-         Bas alors ils sont où ? Ils n’ont pas disparu !

 

Le raffut continuait sur la route trahissant un silence lourd.

-         Peut-être qu’ils sont partis par une autre route ? Mais par où ? L’autre route, c’est l’autoroute et je ne sais même pas où elle se trouve ! J’ai dit

-         Comment on va faire maintenant pour les retrouver ?

-         Il était pourtant bien clair ce putain de plan, merde !

On s’est regardé, s’interrogeant du regard.

-         On ne les retrouvera pas, dit Manue désespérée, c’est impossible !

-         Ce soir, non c’est certain, je répondis rageur. Mais comme elle était entrain de craquer, je me suis calmé et je l’ai prise dans ses bras.

-         T’inquiètes, Ca ne sert à rien de désespérer, on les retrouvera certainement plus tard, c’est obligé, tout s’est toujours bien passé.

Je l’ai serré très fort pour lui remonter le moral. Elle s'est laissée aller sans force, loin d’être rassurée. On n’était plus que tous les deux, abandonnés, seuls, seuls en direction des montagnes, seuls en stop à mille kilomètres de chez nous. On a rouvert les yeux, ma tête tournait au point que je pouvais plus tenir debout. J’ai refermé les yeux une seconde fois sans la lâcher puis je l’ai serré jusqu'à ce que je sente son squelette craquer. Ca ma fait du bien, et j’ai écarté la tête pour la regarder dans les yeux. Elle avait les yeux humides, sans larmes, mais extrêmement brillants.

-         Bon, qu’est ce qu’on fait, j’ai dit ? Mais avant qu’elle n’est répondue ni même qu’elle n’est réfléchie, j’ai dit sur un ton de défit :

-         Allez, on continu !

Elle ne m’a pas répondu, elle m’a regardé droit dans les yeux pour vérifier que j’avais confiance en moi et qu’elle pouvait si raccrocher. J’ai souri gentiment pour la rassurer, la convaincre, la persuader puisque c’était la seule solution. Je sentais ces jambes trembler, ça m’a rappelé le jour où on était sortis ensembles. Ca m’a rendu aussi fier et sur de moi que la première fois.

-         De toute façon, on ne va pas faire demi-tour, elle a dit, c’est vraiment des enculés, ils ne pensent qu’à leur gueule, je n’ai même pas envie de les revoir !

-         Quand on s’est séparés, tout à l’heure, ils pensaient comme nous, je ne sais pas ce qu’il leur a pris. Ils ne se sont même pas inquiétés qu’on les attendait ici, aller viens, on y va.

On a tendu le pouce tous les deux en se demandant comment ils avaient pu nous abandonner. On avait des gueules de paumés.

-         On va où maintenant ? m’a demandé Manue, on ne va pas les attendre avant Pamplume s’ils sont passés par ailleurs.

-         On verra bien après, peut-être qu’on les verra sur la route, il n’est pas trop tard, on va essayer d’aller le plus loin possible ce soir.

Un petit camion Volkswagen s’est arrêté un peu plus loin et nous a klaxonné.

-         A donde vas ? nous a demandé le chauffeur.

-         Pampelune j’ai dit.

-         San Esteban a dit le chauffeur.

-         Ok a dit Manue c’est la bonne route.

On est monté dans la cabine, il n’y avait qu’une place devant à côté du chauffeur, Manue s’est glissée derrière. On est repartis. Il était temps, cet endroit restera un mauvais souvenir. Derrière, Manue s’est assise sur une malle en bois sans lâcher ma main.

-         Franceses ? me demanda le chauffeur.

Je n’aimais pas comment il ignorait Manue depuis le début et je lui répondit d’une manière un peu insolente si bien qu’il senti une certaine animosité sans pour autant la comprendre. Il cessa de parler et monta le son de la radio dans des hauts parleurs déjà saturés : « Aqui radio andora » criait la radio…

 

 

 

 

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