Pour partager quelques écrits quelques voyages, des livres du temps...
Une dizaine d’afghans s’agitaient quelques kilomètres avant la frontière. Soudain deux pick-up sortirent du désert et vinrent se coller au bus qui stoppa sous le signe des kalachnikovs. Sans comprendre, on saisit les traits sur les visages qui trahissent l’émotion. Impatience, angoisse et échange de sourires de compassion pour se souhaiter bonne chance. On comprend aussi qu’ils gagnent l’Iran illégalement avec des passeurs de frontière, pour une poignée de billets donnée main à la main, avant de sauter dans les pick-up qui partent en trombe dans ces fossés et ces carrières de pierres qui jalonnent le désert. Autant d’afghans qui émigrent ainsi chaque jour pour chercher l’argent disparu de leur propre pays. C’est ainsi sur toutes les frontières du monde entre des pays qui ne possèdent pas les mêmes richesses… dans une page de l’histoire.
Entre deux montagnes de roches infranchissables, de barbelés et de mines, la ville frontière de Taftan s’étend dans une vallée balayée par les vents de sable. A peine arrivés dans un carrefour entre deux pistes qui semble être le centre de ce village fantôme, des hommes nous assaillent pour échanger notre argent contre le leur et tirer ainsi un petit bénéfice. 1€ fait 76 roupies pakistanaises, et 1500000 rials iraniens. J’ai 3200 roupies, combien dois-je obtenir de rials ? Tout absorbé par mes calculs, je ne prêtais pas attention au drame qui se jouait autour de moi. Un des hommes un peu trop sûr de lui, prit une gifle qui claqua comme un coup de fusil, infligée par l’une des deux petites japonaises qui nous suivaient depuis Quetta, profitant d’une présence occidentale pour traverser ces contrées tribales et machistes. Tous ces hommes s’emportèrent alors comme une volée de chasseurs sur une perdrix et j’ai bien cru, un moment, qu’ils allaient la pendre. La fatigue conjurée par ces nuits sans sommeil et l’angoisse de cette ambiance frontalière, à l’extrémité du monde, où la corruption et le trafic dominent, avaient eu raison de ses nerfs. Sa main était partie toute seule mais je crois qu’elle rêvait depuis longtemps, de rabattre ces hommes dans leur orgueil, pour toutes les femmes qui souffrent dans leur silence. Sans se démonter, elle continua de hurler, fièrement, sous les menaces de l’homme, qui finit par laisser tomber, manifestant tous les diables que son langage lui permet sous la surveillance du très Haut. Les autres hommes riaient dans leur moustache, se moquaient de l’imprudent qui venait de perdre son honneur et traitèrent dorénavant avec respect et admiration, la toute petite femme sous son voile mauve qui la gênait tant.
Nous sommes sortis des barreaux de la douane après une fouille littéraire de nos sacs - nos livres ont en effet été suspecté - par des militaires aussi bruts, dans leurs gestes et leurs paroles, que des SS sous Hitler, pour traverser le portail métallique qui nous séparait de la Perse. Des voitures neuves attendaient devant pour rejoindre Zehidan, la première ville de l’est iranien, par une route asphaltée impeccable qui traçait une droite rectiligne dans la plaine de sable s’étendant à tout l’horizon. S’en était fini des pistes chaotiques et modelées par les paysages tropicaux de l’Asie, des bus sans fenêtre dont les moteurs semblent s’épuiser définitivement à chaque vallon…
A Zehidan, les Japonaises prenaient un bus pour Mechhed 600 Kms au nord. Nous leur souhaitons bonne chance et surtout, leur conseillons de se reposer afin d’être plus calme lors d’une prochaine mésaventure. Elles paraissaient si fatiguées... A nouveaux seuls, apaisés d’avoir franchi cet obstacle, nous prenons une chambre dans le premier hôtel. La porte fermée, nous sortons de nos sacs la liasse de billets cachée depuis Quetta où le change était plus favorable. Elle n’a pas disparu, évaporée dans la soute moite du bus qui traversait la nuit. Une grosse somme d’argent. Nécessaire pour un mois d’Iran dont les banques ne sont pas connectées au réseau international. Les élastiques sautent, la liasse large d’une main s’envole dans les airs. Nous sommes recouverts de centaines de billets verts et gris. On est riche mon gars ! Le sommeil alors, ne tarde pas à venir nous prendre. Nous aviserons demain pour la suite. Demain seulement, nous réaliserons dans quel nouveau monde nous sommes rendus, dans quelle atmosphère nous devrons nous mêler, avec quel degré d’hospitalité, la population iranienne nous recevra chez elle pendant notre séjour.