Pour partager quelques écrits quelques voyages, des livres du temps...
C'était un matin comme tous les autres. Un matin où l'on se lève et on effectue les mêmes gestes, pour se laver, s'habiller, sans s'en rendre compte. Notre cerveau remet en ordre les actions de la veille, ce qui a été fait, ce qui reste à faire. On reprend conscience tout doucement et des journées passées et des journées à venir. J'en était sûrement là et puis de mettre mes chaussettes les yeux à demi fermés, quand j'entendis crier de la cuisine. Un cri comme un appel, qui ne se mélait pas aux bruits coutumiers. C'est alors que la journée commença, et on rentre dedans aussi vite que l'accélération d'une fusée dans le ciel. Elle était déjà toute blanche et tenait son doigt de son autre main comme s'il voulait la quitter. Du sang coulait le long de son poignet et se répandait à terre. Elle était là, ne bougeait pas, incapable de faire un pas de plus, une pensée de plus, qui l'entrainerait inexorablement vers une suite d'événements sans retour qu'elle ne voulait surtout pas commencer ni connaître.
- Fais voir, je dis, comme si en réalité, je ne voulais pas voir.
L'ongle était coupé en deux dans le sens de la longueur, c'était tout ce qu'on voyait à travers ce sang. Et puis que la lame avait continué son chemin dans les profondeurs de la chair et on pouvait imaginer qu'elle s'était arretée seulement devant un corps plus dur, un os, une table… C'est à ce moment là qu'on perd connaissance normalement, quand on regarde et qu'on voit. Mais, elle s'assit et continua de me regarder, les yeux ronds, ébahie. Je passa mon bras autour de son coup. Ce que l'on doit faire pour rassurer, montrer qu'il n'y a pas seulement le mal que l'on sent. La sueur froide perlait sur sa nuque. Etrange sensation, la moiteur glacée d'un corps si pâle, dévoré inconsciemment par l'angoisse soudaine de la mort. Ce qu'on doit ressentir devant un ami qui est entrain de mourir, si jeune, d'une blessure. Voilà à quoi l'on pense dans ces moments là, à la mort, idée évasive du bout de la vie, qui en une seconde, se tient là devant vous, partout, et emplit la pièce de son malheur.
- Qu'est ce que j'ai fait ? Qu'est ce qu'il faut faire maintenant ? Mon dieu, mais qu'est ce que j'ai fait ?
- Ce n'est rien, juste une coupure, on va désinfecter et puis mettre un pansement.
- Ca fait mal, ça fait trop mal, je t'en pris ne touche pas, va te laver les mains, elles sont sales, le couteau, c'est le couteau, je ne regardais pas, mon dieu mais qu'est ce que j'ai fait !
Quand on fait couler l'eau sur la plaie, on voit un instant puis le sang, à chaque battement, afflue et se répand. Instinctivement, on serre la jointure pour stopper l'hémorragie et le sang coagule et cesse doucement de couler. Alors, on désinfecte et cela est douloureux. Puis on panse avec ce qu'on a, du coton, du tissus et du scotch. Et elle ne dit rien, elle regarde, évasive, la douleur la serre et la pilonne comme avec un marteau incessant sur son doigt.
- Voilà, ça va mieux ?
Je demande mais je sais que la douleur est intarissable, comme un bruit sourd, une plainte, un râle. Je me tiens devant elle, pourtant je ne l'entends pas, cette douleur. Elle m'est étrangère. Tout autant que celle qui est assise devant moi, qui est ma femme, mais qui à cet instant, semble si loin, si seule. Seule avec sa douleur. Et on reste là, inutile, s'entendant dire de vains mots, de piètres consolations. En réalité, on a tout aussi mal, mal d'être impuissant devant l'injustice qui tombe du ciel au hasard sur les gens, sur ses proches. On se sent mal, on sert quelque chose très fort car, non la douleur, mais sa condition nous est transmise et on la subit d'autant plus que la vrai douleur ne retient pas notre attention. On dit alors : « j'ai mal pour toi » et on aimerait bien partir car on ne supporte plus cette douleur de l'autre.
Et puis, la vie reprend son cour, avec où sans douleur, chacun la reprend où elle en est. Les événements passés se redessinent et les journées à venir peuvent déjà être imaginer. Pourtant, il suffit d'un instant, un instant seulement, pour que tout bascule. Pour que la rivière déborde sans qu'on ne sache comment, ni pourquoi, qu'elle suive dorénavant un autre cour.
Dilo