Pour partager quelques écrits quelques voyages, des livres du temps...
Prendre l’avion et faire cinq où six mille Kms, c’est comme… je ne sais pas, c’est pas possible, c’est inhumain, c’est nul car on ne se rend pas compte du changement. Je n’ai rien vu d’autre qu’une vidéo sur un écran. Un film indien de la méga production de Bollywood. L’ordinateur veut corriger ce mot, il me signifie Hollywood. Lui non plus, mon ordinateur, ne connaît pas le plus grand producteur de films au monde… Je ne regarde que d’un œil et garde l’autre dans le hublot où une grosse boule rouge est maintenant passée sous une nappe de moutons immobiles avant de se jeter droit dans la mer. La réalité réapparaît avec le petit plateau télé et une bouteille de rouge français. Je ne sais pas encore que c’est la dernière fois avant bien longtemps que j’introduis dans mon corps ce genre de texture. Le changement va être brutal et ce n’est rien de le dire. Bientôt l’avion me déposera là bas et il repartira. Tu l’as voulu, tu l’as eu… Je ne mangerai plus jamais « fade », je ne verrai plus jamais ce que je connais. Je me demanderai ce que je fous là, dans ce pays de fou. Qui sont tous ces gens, ils sont si nombreux. Toujours, toujours, toujours du monde, beaucoup de monde, du bruit, beaucoup de bruit, des gens, des gens, partout, par milliers, par dizaine de milliers, dans chaque rue, dans chaque pièce, dans chaque village. Je ne le savais pas, je ne l’imaginais pas. Ca n’avait pas fait tilt quand je lisais un milliard de personnes en Inde. Il faut le voir. Comme il faut voir pour savoir ce que peut être un autre monde, un monde où tout diffère, vraiment tout, un monde immense et même que la France est minuscule, insignifiante, ridicule, elle n’existe pas, elle n’existe plus, elle n’est que le centre de son nombril. Mais tout ça, quand je suis dans l’avion, la panse gonflée, je n’y pense pas. Je regarde ce film puéril, qui nous tiendra pendant trois heures avec des chorégraphies qui n’ont rien à voir avec le scénario et où tous les acteurs participent avec de grands sourires. J’imagine nos acteurs français se mettre à danser comme ça… comme des enfants ! Allez c’est dit, l’Inde est un monde d’enfants, un monde drôle et insouciant mais aussi singulièrement cruel comme le sont les enfants. Quand on descend d’un tel avion, fort d’avoir déjà parcouru une partie du globe, on prend la claque de sa vie. Et non, vous n’avez encore rien vu ! Vous débarquez en enfer et au paradis, vous avez traversé les nuages et vous êtes trompé de planète. La porte s’est refermée sur vous, votre cerveau va bouillonner, vos yeux pleurer chaque jour de rire, de pitié et encore, chaque fois que vous mangerez. Chaque journée sera époustouflante, incroyable et fatigante jusqu’à ce que vous sortiez d’ici mais vous n’avez encore rien vu, vous ne faites qu’arriver !
28 novembre 2004. 3 heures du matin. 26 degrés sous les tropiques. Les odeurs sont présentes, puissantes et mélangées comme une bouillie d’épices. Ca chie dans la rue…en discutant. A côté, dort en rang de draps blancs une famille, les jambes recroquevillées sur le trottoir. Derrière, en train de crever, un jeune avec une seringue piquée sous son pied. Son pied gonflé et noir de pourriture. Pas beaucoup l’occasion de voir de junkies indiens mais celui-ci je l’ai bien vu, le premier matin, au réveil, sous ma fenêtre. Bonjour l’Inde, bonjour Bombay ! Comment est-ce possible que vous existiez, je veux dire que vous existiez à ce point, et que je ne sentais pas la terre trembler de votre énergie chez moi dans mon douillet appartement. Bien sûr, en France, je vous ai vu à la télé ou dans mes livres de géographie… Je me souviens d’une photo d’une rue en ville bondée de monde. Mais chez nous aussi, ça peut arriver une rue bondée de monde, pendant la fête de la musique par exemple. Une photo de chaque rue, toujours aussi dense, dans mon livre de géographie, page après page aurait pu me mettre la puce à l’oreille. Tiens, ils font beaucoup la fête là-bas. Non, c’est tous les jours, c’est toutes les rues, c’est toutes les heures du jour et de la nuit que c’est bondé de monde. Comment l’imaginer avec un livre de géographie ?
Là bas
En France, on dit : Ah ! Là-bas, les gens sont pauvres, ils meurent. Oui, on le dit mais ce n’est que des mots. Il faut venir les voir les gens, pleurer se battre et mourir ! Se battre et mourir, j’abuse. Ce n’est pas la vérité. On ne meurt pas de froid en Inde…
Mourir de froid, comme les sans abris des villes de France à Noël, oui c’est ce qu’il y a de plus horrible. Ce n’est pas par ce qu’on est en guenilles en Inde, qu’on dort dans la rue, qu’on n’a pas d’argent dans la poche, qu’on meurt dans les jours qui suivent. On construit un bouiboui en terre et en tôle sur un carré de terre battue dans un bidonville qu’on reconstruira après que la mousson soit passée pour tout emporter. On achète quelques objets à revendre. On s’installe sur un trottoir et on reste la journée en tailleur pour gagner quelques roupies. Les enfants sont vite conscients de la réalité et très jeunes, trouvent des solutions pour ramener eux aussi de quoi survivre. Merdes de vaches séchées qui serviront pour le feu qui cuira la nourriture. En campagne ou en ville : travailler pour subvenir aux besoins de la journée.
On ne meurt plus de faim en Inde.
On ne meurt plus de faim depuis que les progrès dans le domaine de l’agriculture avec les engrais et les pesticides permettent au pays de s’autoalimenter. Tous les climats sont contenus à travers l’Inde. On y trouve les fruits, les légumes les plus diverses et surtout du riz, base de l’alimentation. Le prix du thali, le plat commun, n’est pas très élevé : Entre 0,20 et 0,50 €. Il est constitué de riz à volonté, et de petites coupelles de sauces différentes selon la région et que l’on peut ensuite agrémenter à sa guise. La plupart des indiens sont végétariens et purs végétariens. Jamais vous trouverez un steak saignant dans votre assiette. Les vaches sont sacrées depuis toujours, depuis que la mousson amène la famine, tue les gens par millions et qu’il a été décidé de conserver le lait des vaches pour la survie des enfants.
On meurt comme partout de maladie.
Mais là aussi des progrès considérables ont été faits. Les pharmacies poussent comme des champignons. Le prix des médicaments est accessible. Il est donc maintenant possible de se soigner en Inde. Et cela sans doute depuis que le pays a les moyens de recherche et de développement des formules et des molécules de médicaments qu’on appelle génériques. Ils sont produits et commercialisés ici à moindre coût pour tous les pays du tiers monde. Une situation qui n’a plus permis à nos entreprises occidentales de garder le monopole mais qui est tellement précieuse pour tous les pays du sud qui n’avaient le droit jusqu’à aujourd’hui qu’à nos dons de charité !
Dans la rue
Les premiers jours à Bombay, dans les rues, sur les marchés du quartier de Colaba, on se demande quand même si c’est possible une telle précarité, une telle insalubrité, une telle misère. Poussés par je ne sais quelle idée, peut-être par pitié, nous passons nos journées à parcourir les rues les plus perdues, les plus pauvres, les plus sales. Les bidonvilles, comme on les appelle, ne manquent pas et la population est bien étonnée de nous voir là. Et nous, sommes étonnés surtout, de voir que les enfants de ces quartiers ne mendient pas. Ceux qui se traînent en mendiant toute la journée autour des hôtels à touristes et vous tirent sans cesse par les manches sont de vrais acteurs pas plus miséreux que les autres. Dès la sortie de l’hôtel, ils vous sautent dessus et pleurent en s’accrochant à vous. Une toute petite fille vous attrape la main, marche dans vos pattes sans vous lâcher une seconde et elle vous parle, vous parle sans que vous ne compreniez rien, de son ton suppliant et de ses yeux larmoyants. Qu’est ce que ça change pour vous quelques roupies ? Rien. Qu’est ce que ça change pour elle ? Rien non plus. Toute sa vie ne sera guère plus somptueuse. Elles sont des milliers avec leurs enfants devant vos yeux chaque jour que vous les ouvrez, à vous demander du lait pour une gamine, minuscule dans leurs bras… Quand vous n’êtes pas préparé, quand c’est la première fois que vous devenez un portefeuille sur pattes, ça vous tue. Impossible d’être indifférent. Ok, ce n’est pas de votre faute, vous êtes né en France mais alors il fallait y rester. C’est déjà dur d’être indifférent devant la télé, ici c’est impossible. Colaba est le pire quartier mendiant de l’Inde. Les enfants ont appris à prendre le ton le plus suppliant pour vous faire culpabiliser et vous soutirer de l’argent. Beaucoup de touristes arrivent ici, pour la première fois en Inde et la mendicité est devenue un marché. On envoie ses enfants mendier ici. Mais attention, des parents peuvent estropier leurs propres enfants afin que leur apparence vous inspire plus de pitié. Ne donnez pas d’argent. Pensez à ceux qui viendront après vous.
De taudis en taudis, où des femmes d’une extraordinaire beauté, sveltes et colorées, lavent leurs linges devant leur porte de chiffons. De ruelles en ruelles, de minuscules places en terre battue où reposent des dizaines de vaches et de chèvres, on débouche sur un terrain vague, fait de monticules de déchets urbains accumulés, qui grappillent sur l’océan et où une dizaine de gamins jouent au criquet. Nous faisons sensations en arrivant. Les enfants courent vers nous, nous serrent la main rapidement, lancent des « hello, what’s your name », avant de retourner jouer en riant sans attendre la réponse. Retour vers le marché. La même huile boue de jour en jour dans les bains de poissons pourris recouverts de mouches. A petits jets d’eau croupie, on les éloigne, en vain. Une gamine mastique un bout de plastique en faisant caca sur le trottoir. Celui-ci lui échappe des mains plusieurs fois pour retomber dans le caniveau, mélange de merde, de détritus et de poussière. Ca donne du goût pour le remettre à la bouche... Nous n’avons pas les mêmes défenses immunitaires. Les chèvres et les vaches se servent en passant dans les sacs de jute, de céréales et d’épices. On les chasse en levant le bâton. Les malignes refont le tour du marché et une nouvelle fois, discrètement, tentent de voler une autre bouchée. La lutte incessante pour survivre. Des millions sont pauvres et survivent. Quelques roupies permettent de tenir jusqu’au soir et le lendemain il faut recommencer. Une vie au jour le jour. La précarité absolue. C’est toute la vie, c’est depuis toujours, c’est normal et depuis longtemps accepté.
Ce qui est incompréhensible mais beau : ça ne les empêche pas d’avoir le sourire, beaucoup d’humour et de joie de vivre. Résignés, oui c’est le mot. Accepter sa condition en Inde pour cette vie, signifie la possibilité d’accéder, dans une vie ultérieure, à une condition meilleure. Voilà le secret de leur bonheur, la résignation… Mais n’est ce pas un peu trop facile ? Croire en la réincarnation, je veux bien mais est-ce que cela permet de se détacher à ce point des souffrances de cette vie là ? Je ne peux le croire. Ne pas avoir le choix en Inde est un fait. Ils ne sont pas maîtres de leur destin. Le rêve américain de réussite n’existe pas pour la majorité des gens. Mais comment ne pas nous jalouser ? Ne sont-ils pas touchés eux aussi par le désir d’accumuler des biens, de consommer ? L’insatisfaction existe-elle en Inde ? Ils sourient si sincèrement… Leur culture ? Oui, sans doute, l’hindouisme préconise la suppression du désir en soi comme moyen d’inhiber une grande partie de notre souffrance. C’est rentré dans les mœurs depuis deux mille ans… Une partie de la population, encore très répandue et très respectée, les sâdhus, montrent l’exemple en faisant vœu de pauvreté (pour le rapporter au catholicisme). Ils se promènent par monts et vallées, vivants de charité, dans la simplicité la plus extrême, l’harmonie avec la nature et l’ascétisme. Les chemins qui mènent, après une longue lutte contre soi-même au bonheur ultime, le nirvana.
« Ils croupissaient dans l’illusion de bonheur qu’ils tiraient des biens possédés alors que le bonheur n’est que chaleur des actes et contentement de la création ». (Saint Exupéry).
Entre philosophie et réalité, quand on ne sait pas lire… Reste la parole des anciens, le respect de la vieillesse, de la sagesse et surtout la foi. La foi, cette incommensurable énergie que je ne soupçonnais pas et qui, pourtant, nous suivra dorénavant partout où nous irons, en s’amplifiant même, tellement elle est l’essence des peuples, de leur solidarité et de leur fierté.